Création et Innovation : moteurs de croissance

Si les cinquante dernières années ont été celles de tous les progrès, elles ont été également celles de tous les excès. Nous sommes donc condamnés à produire mieux plutôt que plus. A ce titre, la notion de développement durable nous impose de respecter dorénavant, le principe d’éco-conception dans toute la démarche de création et de production.
La question à se poser n’est-elle pas : n’y a-t-il pas trop de la même chose et pas assez de choses mieux adaptées à l’époque et plus diversifiées ?

Ceci ne veut pas dire qu’il faut tout réinventer. Le temps nous prouve que certains produits peuvent devenir intemporels. La question est de savoir ou placer son effort d’innovation pour créer des produits acteurs de leur époque, soit par adaptation des produits existants, soit par la création de produits nouveaux, pour qu’ils deviennent des incontournables dans un marché où l’indispensable est largement couvert.

Ces résultats sont d’autant plus rapidement atteints quand l’innovation apporte un nouveau bénéfice d’usage à l’utilisateur car elle provoque de fait l’obsolescence de l’offre existante et suscite son renouvellement ou bien, un achat complémentaire.
Ce phénomène est très significatif dans les secteurs d’activité qui s’appuient sur des performances technologiques (ex : l’automobile, la hi-fi, la téléphonie…) dans lesquels les apports successifs d’innovation s’imposent par substitution de produits rendus « dépassés ».

Dans le secteur de la maison, l’impact de l’innovation est plus lent puisque toute nouvel apport en création agit par addition, confronté qu’il est au caractère patrimonial des objets et des mobiliers acquis au cours de notre existence.
De ce seul fait, l’apport d’un bénéfice supplémentaire en terme de confort et d’usage doit être encore plus démontré. Dans cet esprit, rappeler que si l’on considère le mobilier comme une prolongation de la gestuelle humaine ou comme support des postures que nous prenons suivant nos diverses activités quotidiennes et le temps qu’on y consacre, force est de constater que beaucoup de produits ne sont pas ou plus adaptés à l’évolution de la morphologie et des comportements de nos contemporains. L’acte créatif consiste bien sans plus de réflexion, à concevoir les choses pour qu’elles correspondent mieux à nos façons de vivre actuelles. Et ce, quel qu’en soit le style.

On comprend bien que vouloir cantonner l’innovation aux seules avances technologiques ou à l’utilisation de nouveaux matériaux (réflexe naturel d’ingénieur) même si elles y contribuent, sans les mettre au service d’une nouvelle conception, n’est plus suffisant. De même, que réduire la création à un geste esthétique comme c’est trop souvent le cas actuellement pour des besoins de communication, ne convainc plus.

L’expérience montre que l’innovation doit être raisonnée sous toutes ses formes et que c’est bien leur alchimie combinatoire qui en provoque le succès.

  • Avant même de concevoir un produit, appréhender avec une logique différente la fonction, d’usage ou sociale, à laquelle il est destiné (cf. : Renault, « les voitures à vivre » conçues de l’intérieur et non plus de l’extérieur ; Swatch, qui n’est plus seulement un instrument qui mesure le temps, ...), en tenant compte de l’évolution des mœurs et des modes de vie qui influencent le comportement de l’homme.
  • Adapter les dimensions des produits à la morphologie actuelle des individus (ex : lit King Size, hauteur des plans de travail, dimensions des assises) 
  • Utiliser des nouveaux matériaux (cf.: le textile polaire ou strech, les micro-fibres, le Goretex, le Corian ...), des nouvelles technologies (cf. : l’halogène, la base tension, les surgelés, le micro-ondes, le CD), de nouveaux procédés de fabrication (la découpe laser, la stéréolithographie) ce qui est l’occasion d’offrir à l’usager un bénéfice d’usage supplémentaire et de réviser à la baisse les coûts de production ; et ce qui a toujours provoqué de grands sauts créatifs. En ce domaine, on n’hésitera pas à opérer des transferts technologiques ou de compétences en provenance d’autres secteurs plus avant-gardistes. 
  • Rechercher de nouvelles combinaisons, de nouveaux métissages entre matières ou entre techniques, composants et matériaux (le Goretex a d’abord été une prothèse de veine)
  • Imaginer de nouveaux concepts de produits et d’offre en agissant complémentairement sur le conditionnement, le mode de diffusion ou de distribution et les services qui y sont associés, avec pour objectif de générer une valeur ajoutée qualitative : style / qualité / service (ex : Nature et Découvertes, ZARA), sans oublier les nouveaux outils d’aide à la vente (ex. : catalogue sur CD Rom, e.business)
  • Révéler de nouvelles valeurs d’estime sur la base des symboles culturels et les centres d’intérêt émergents de l’époque, lesquels s’exprimeront à travers divers codes formels , les registres chromatiques, les aspects de surface, les détails ornementaux, tout ce qui constitue ce qu’on appelle les courants de styles ou la mode.

L’innovation conceptuelle s’apprécie en terme de bénéfice d’usage, qu’il s’agisse d’accroissement des performances ou d’amélioration du confort. Elle s’appuie sur une remise en cause de la réponse fonctionnelle à l’usage auquel est destiné le produit en tenant compte des nouveaux comportements, attitudes, postures, individuels ou collectifs, de nos contemporains, liés aux mœurs, aux modes de vie et aux activités de l’époque. Suivant ce principe, le concept « monospace » n’est pas le fruit d’un simple exercice de style mais le résultat d’une approche différente de l’automobile conçue dès lors, comme un espace à vivre entre deux lieux alors qu’auparavant, seule la recherche d’un meilleur coefficient de pénétration dans l’air influençait la forme. Cette profonde mutation ne s’est pas opérée sans influences du contexte sociétal. Les décisions politiques pour réduire d’une part, la consommation de pétrole, d’autre part, le nombre de morts sur les routes, ont largement influencé l’acceptation par le public ce type de véhicule considéré précédemment comme utilitaire.
Aujourd’hui, c’est donc la recherche d’un volume intérieur plus spacieux qui prévaut et détermine l’esthétique extérieure d’une voiture. Plus de confort et de sécurité se sont dorénavant substitués à la vitesse. Nous attendons demain, un véhicule citadin pratique, propre et silencieux.
Une innovation conceptuelle pertinente dure même dans des secteurs réputés plus éphémères comme la mode vestimentaire. Coco Chanel a marqué durablement ce milieu en libérant la femme. L’arrivée du sportwear dans les années 70 a définitivement réconcilié le corps avec le mouvement. D’abord permis par l’ampleur donnée aux vêtements, ce principe conceptuel continue à s’exprimer grâce à la souplesse des nouvelles fibres et à leur finesse (Lycra, micro fibres).
Dans le domaine de la maison, ce sont les évolutions des équipements technologiques qui vont le plus influencer l’organisation des espaces et les comportements des habitants. Rappelons-nous, c’est la télévision (dès 1955) qui a introduit les canapés et les fauteuils de confort dans les foyers. De la même manière, l’arrivée des nouveaux outils multimédia dans toutes les pièces de la maison, aura deux incidences majoritaires. La première pose la question de l’intégration harmonieuse de ces équipements dans le décor intérieur grâce à des mobiliers muraux adaptés. La seconde est directement liée au temps qui va être consacré quotidiennement à l’usage de ces outils devenus familiers. Ce qui incite à recourir à une nouvelle génération de sièges beaucoup plus confortables, dont les dimensions sont adaptées à la morphologie de chacun, les composants du confort sont personnalisés et qui favorisent le mouvement autant que la relaxation.

Les nouveaux matériaux (les plastiques, les matériaux composites, les alliages), les nouvelles technologies (le microprocesseur, la connectique), les nouveaux procédés de fabrication (l’injection, la découpe laser ou au jet d’eau, la stéréolithographie)  s’évaluent en termes de performances mesurables et de  possibilités accrues par rapport aux précédents. Depuis le début de l’histoire industrielle, ils ont en effet, ouvert chaque fois, un nouveau champ d’expression créative. L’exemple du luminaire est sans doute le plus probant : de la bougie, en passant par l’ampoule incandescente, l’halogène, la basse tension, les sources froides à base de gaz inertes, aujourd’hui les diodes électroluminescentes, la fibre optique… Et lorsqu’ils sont mis au service d’un nouveau concept, les éléments de solution qu’ils apportent sont d’autant plus efficaces qu’elles se fondent sur  leurs qualités intrinsèques. Les microfibres ont ainsi conféré aux sous-vêtements la facilité d’entretien associé à l’aspect de la soie. Les textiles tridimensionnels permettent de concevoir des assises plus minces et plus confortables. Les polymères et les tissus techniques ont apporté à la nouvelle génération de chaussures, légèreté et ergonomie. L’arrivée du micro-ondes (inventé par hasard) à introduit un nouveau mode alimentaire. Le CDrom, le téléphone mobile, ont révolutionné les comportements d’achat et d’usage.

Enfin, l’innovation se nourrit des influences culturelles émergentes de l’époque.  Celles qui font « l’air du temps ». Elles dépendent de nouveaux engouements (le jardin, le sport…) qui créent autant de centres d’intérêt, de courants artistiques mais aussi du moral de la population. Elles s’expriment à travers divers codes formels, les registres chromatiques, les aspects de surface, les détails ornementaux, les symboles ; tout ce qui constitue ce qu’on appelle les courants de styles. Ils agissent comme autant de repères pour donner du sens aux choses et susciter de nouvelles envies sur la base des valeurs d’estime que chacun leur porte.
Dans la société de l’hyper-choix, tous les registres sont permis. Sur ce plan, les designers sont devenus depuis quelques années leaders pour faire émerger les courants de création. Leur signature agit comme une marque, facteur de réassurance pour celui qui en s’appropriant un objet ou un mobilier, partage les mêmes valeurs, le même goût.

 

Si toutes les nouveautés font l’actualité du moment, la plupart font la mode, quelques-unes marquent l’époque. Peu rentreront dans l’histoire. Savoir percevoir au-delà de ce qui se donne à voir change le regard sur les choses. Un principe conceptuel, en fonction de sa pertinence et de son originalité, dure dans le temps. Les matériaux et les technologies peuvent toujours être dépassés voire rendus obsolètes dans un processus de progrès.
Les codes esthétiques, les registres chromatiques, les patines et finitions de matière,…, sont des notions du temps présent qui vieilliront. Elles seront l’expression d’une époque, la nôtre, et serviront de repères représentatifs de cette tranche d’histoire dans le futur.

Innover en sachant que si toute innovation se fonde sur trois bases : les évolutions sociétales, les nouveaux matériaux, technologies et  procédés de fabrication, enfin, les courants culturels, esthétiques, stylistiques de l’époque..., aujourd’hui, on consomme moins de matière, moins de produit pour le produit, moins de techniques qui sont réputées acquises, moins de geste esthétique qui peut paraître éphémère (phénomène de mode) au profit de  plus de sens, plus de philosophie de vie (raconter un scénario de vie) et plus de services au sens large du terme.

Ajoutons que le marché ne s’aborde plus globalement. Nous sommes face à un marché de niches atomisées. L’individu y est roi. Dans ce contexte, il s’agit de construire des offres convaincantes qui fédèrent des motivations d’achat diverses au-delà des besoins (vs. des offres qui segmentent suivant les besoins) ou de développer la personnalisation. Ce contexte est très favorable aux petites entreprises réactives.
L’innovation remportera d’autant plus de succès qu’elle sera accessible intellectuellement qu’il s’agisse de son usage fonctionnel ou du style, et provoquera une valeur d’estime génératrice d’une motivation d’achat impulsive (65 000 réservations du i.phone Apple enregistrées avant son lancement en France). Dans ce cas précis, le prix n’a plus la même valeur alors que les autres doivent respecter les seuils de prix psychologiques du marché. Enfin, son appréhension doit être la plus immédiate possible à travers sa présentation, sa démonstration, son mode de vente, le délai de mise à disposition et l’accès à son usage.
Plus le choix est large et dense, plus la compréhension de l’offre doit être instantanée.

Si les industriels et  les distributeurs  vendent des produits, les clients achètent des services.
C’est bien pour cela qu’on est de plus en plus sensible au contenu immatériel des choses. Le progrès est toujours motivé par la recherche d’un confort supplémentaire et finalement du plaisir. Même les produits hautement technologiques ont de plus en plus tendance à se positionner sur leur marché sur des items sensoriels et affectifs sans lesquels ils pourraient rencontrer un moindre succès voire un phénomène de rejet de la part de l’utilisateur potentiel.

Suivant cette logique, s’il est admis que les grands sauts créatifs se fondent toujours sur l’utilisation de nouvelles logiques de pensée, de nouveaux matériaux ou nouvelles technologies, il est maintenant acquis que pour susciter l’intérêt des produits créés et leur accessibilité par le public, il est indispensable de considérer leur capacité à faciliter la vie de l’utilisateur et donc à améliorer son confort, son bien-être.
Et parce qu’aujourd’hui les marchés sont saturés d’offres, l’innovation consiste à dépasser la satisfaction d’un besoin de l’indispensable largement servi, pour provoquer l’envie d’un produit incontournable parce qu’il apporte un réel bénéfice d’usage, un service et en plus, un plaisir supplémentaires.

« Entre l’homme et l’objet, les relations doivent changer.
Il faut créer des objets amis, qui mettent toute leur intelligence au service de ceux dont ils partagent la vie. » (publicité  THOMSON).

Sur ces bases, quelques suggestions qui ne coutent pas cher et peuvent rapporter gros :

  • Observer ses contemporains pour adapter les produits existants à leur façon de vivre aujourd’hui avec comme fil conducteur l’optimisation du confort, la personnalisation des solutions, la mobilité, l’adaptabilité et la praticité. Ne pas hésiter sur ce plan à se considérer - ses enfants en particulier - comme un échantillon représentatif de notre société.
  • Prendre en considération tous les phénomènes de société qui vont influencer l’aménagement intérieur : l’allongement de la durée de vie, la prolongation de la présence des enfants chez les parents, le travail à domicile, la restructuration des familles,… Ne pas résister à des phénomènes irréversibles.
  • Adapter les dimensions des mobiliers aux nouvelles normes anthropomorphiques de l’époque notamment, lorsqu’ ils sont destinés à supporter le corps (10% des adolescents mâles mesurent plus de 1,90 m). Faire valider ces réajustements par le département ergonomie du FCBA.
  • Accompagner sans résistance les nouveaux équipements technologiques qui s’imposent dans nos intérieurs et que le mobilier doit intégrer pour les rendre vivables ou en faciliter l’usage. Cela à toujours été le cas dans la cuisine, çà le sera de plus en plus dans le salon, la chambre ou la salle de bains.
  • Etre à l’affut des initiatives prise par des concurrents ou dans des secteurs connexes.
  • Piller les matériauthèques pour  rechercher des solutions fonctionnelles plus efficaces. Ne pas hésiter à opérer des transferts technologiques et de compétences en provenance d’autres secteurs.
  • Etre opportuniste vis-à-vis des notions de développement durable et d’éco-conception. A ce propos, si parmi les mesures qui sont préconisées, économiser la matière est considéré comme le premier geste écologique, sauf pour le bois dont l’une des qualités est de stocker le CO². Sans doute une des raisons pour laquelle on note un intérêt croissant pour ce matériau chez tous les designers.
  • Ne pas penser que l’on peut tout faire soi-même. Recourir à des compétences complémentaires externes sans penser à priori qu’elles coutent cher. En l’occurrence, utiliser les outils préfinancés par la profession.

 

Mais avant tout oser et surtout rester constant dans sa décision d’innover. La création et l’innovation ne s’achète pas sur catalogue. C’est en effet, dans la durée que s’estime le bénéfice d’un tel engagement.

 

Gérard Laizé, Directeur général du VIA