L’écoute et l’imagination, moteurs de croissance

Les produits ou services inédits dont l’utilisateur tirera bénéfice et/ou plaisir ont toutes les chances de devenir les succès de demain. Les réussites en cours fascinent, reste aux créateurs et aux entrepreneurs à en initier de nouvelles en anticipant les besoins.

« 35 % des revenus actuels sont consacrés à des produits qui n’existaient pas il y a quatre ans » rappellent Gérard Laizé et Frédéric Loeb dans l’ouvrage Domovision 2008-2013. Leur message est clair : « Quatre produits sur cinq de la prochaine décennie […] restent à créer. » La méthodologie qu’ils préconisent aussi : « Savoir observer et analyser les phénomènes sociaux, scientifiques, techniques, politiques, philosophiques, moraux, culturels, esthétiques qui influenceront notre vie future permet d’adapter les produits existant et de créer ceux qui accompagneront ces évolutions avec l’ambition d’améliorer le confort et le bien-être de l’homme. » L’idée n’est pas de se laisser submerger par l’angoisse de la page blanche mais bien au contraire de voir là des opportunités multiples de développement.

 

Gagner des mètres carrés virtuels

L’amélioration de la vie quotidienne est un vivier pour doper l’imagination. Mieux, les besoins explicites ou latents ne cessent de croîtrent. « Quand vous recevez vos amis à dîner, plutôt que l’un d’eux se prive d’un bon vin pour reprendre le volant sans crainte, mieux vaut leur déployer un couchage confortable, » lance malicieusement Donato Cicconetti, dont l’agence Acacia assure la représentation de Clei en France. Dès les années 60, cette entreprise italienne basée près de Milan se consacra au gain de place (séjour, chambre junior, bureau). Depuis elle optimise en permanence son offre, dont l’esthétique contemporaine est doublée d’atouts techniques (pas de fixation au mur, câble d’acier endurant préféré aux pistons, sommier à armature aluminium pour la légèreté). « Des modèles destinés à vivre autrement au quotidien. » (1) (1 bis) et (2)

En 1960 également, mais en Vendée, Griffon (www.griffonmeuble.com), millésimé 1848, en écho à l’essor de l’urbanisation s’oriente du mobilier traditionnel vers les solutions de lits relevables. Une centaine de personnes oeuvrent sur 20 000 m2 à la fabrication de rangements par éléments de tous styles et de couchages de qualité. Des anticipations bien vues et aujourd’hui plus que jamais d’actualité. Mètres carrés citadins onéreux, familles recomposées à géométrie variable, Tanguy trentenaire et squatteur…
Ces concepts dits de niche feraient presque rêver tant ils sont fignolés. Donato Cicconetti reconnaît avoir une diffusion conséquente en Rhône-Alpes et à Paris tout en précisant que sa distribution dans la capitale travaille à 60 % avec des provinciaux. Au-delà de la fonctionnalité, l’intérêt formel est de plus en plus patent, par exemple avec Cosy Lift (3) (3 bis), structure jour et nuit autoportante lancée il y a quelques semaines par Espace Loggia, enseigne initiée à la fin des années 70. Des solutions gain de place qui au delà de leur clientèle cible trouveront des applications dans des appartements de vacances à la mer ou à la montagne, ou dans une chambre d’amis.

 

Des meubles porteurs de solutions

Pour les designers, c’est un challenge stimulant que de conjuguer fonction et allure. L’Allemand Nils Frederking, repéré par le VIA à Cologne il y a quatre ans, vient de signer deux tables judicieusement pliantes. Ces supports de convivialité ou de travail facilement escamotables sont vendus respectivement chez Ligne Roset (4) (4 bis) et Cinna (5) (5 bis) où le produit est labélisé VIA 2008. Cette dernière marque présente aussi Wooden Tribu (6) (6 bis), un jeu de table basse multifonction et modulable. Chez Artelano, grâce aux roulettes (7) et à l’empilement optionnel (8), l’habitat s’allège sans perdre de son hospitalité, l’usager garde la maîtrise de son espace.
De leur côté, les industriels interrogent les attentes du public. De là à évoquer un marketing de la demande… « Nous étudions les plans des constructeurs afin d’identifier les évolutions de l’habitat et de la répartition des pièces, indique Jérôme Loizeau, chef de produit pour la marque Gautier (9). Couchage, rangement, travail… Il faut inscrire en hauteur les fonctions qui n’ont pas de place au sol. Des produits certes plus chers et plus complexes à fabriquer dont les bénéfices doivent être illustrés par des démonstrations en magasin. » Depuis que Meubles Célio (www.celio.fr) est engagé dans le rangement – en 1989 – son président Alain Liault ausculte régulièrement les consommateurs. « Le dressing-cabine est né de leur aspiration à ouvrir une porte pour visualiser tous leurs vêtements. Nous leur avons donc proposé une pièce dans la pièce… L’armoire individuelle Vanity dérive du souhait de suspendre, plier, déposer en un même meuble. Les remarques de bon sens font mouche, ainsi dans les années 90, une dame réclamait un éclairage à l’ouverture de son armoire à l’instar de celle de son réfrigérateur ! Les mentalités évoluent : farouchement opposés au mélange chaussures et vêtements il y a trois ans, les groupes de travail en janvier 2007 le réclamaient en option. Depuis, ce mix, hier improbable, représente le quart de ventes. De ces sondages, parfois rien ne ressort, impossible ainsi d’identifier les attentes quant au positionnement du téléviseur dans la chambre. »

 

Des meubles plus près du corps

Le gain de confort balaye les habitudes et les a-priori. Embryonnaires il y a quinze ans, le home cinéma, le siège de relaxation ou encore les literies tête et pied relevables (TPR) sont devenus des standards. Les nouvelles postures d’assise invitent à réviser l’architecture des sièges afin d’introduire de la mobilité formelle et bien sûr de multiplier les options de revêtements. Témoin, Patchwork (10) (10 bis) de Pascal Mourgue pour Cinna, programme distingué d’un Label VIA 2008.
Le fauteuil de relaxation a généré pour les industriels français un chiffre d’affaires de 37 millions d’euros HT en 2006 à rapprocher des 644 millions d’euros HT du siège rembourré au global (*). Un chiffre qui ne tient pas compte toutefois des modèles d’import, scandinaves notamment. Grâce à une esthétique plus aimable, le concept, hier associé à un usager vieillissant, a conquis les quadras. Extrait de son contexte médicalisé, revu par le bien-être et la déco, le TPR (électrique et manuel) figure plus de 35 % du chiffre d’affaires des fabricants nationaux de sommiers. D’énormes progrès restent à faire malgré tout pour atteindre les jeunes. Structures allégées, mécanismes et moteurs miniaturisés devraient apporter des solutions appréciables.

 

Des réponses pratiques

Apprécier l’esthétique contemporaine ne signifie pas – plus – être au-dessus des préoccupations financières… Hardy Inside offre la possibilité d’entraîner dans son déménagement ses investissements en cuisine ou salle-de-bains. Dès leur conception, Concept Cook – Label VIA 2008 – (11) et Concept Epure sont destinés à une réinstallation aisée donc au nomadisme. De quoi lever les freins à l’équipement !
Pour agencer les résidences secondaires à moindre frais, les enseignes à prix abordables affinent leur offre. La Maison de Valérie (véadiste reconnu pour son accessibilité, ses prix étant systématiquement déclinés en mensualité) (www.lamaisondevalerie.fr) propose depuis peu des collections bord de mer, brocante, scandinave ; à l’instar du réseau Maisons du Monde (www.maisonsdumonde.com).
Enfin sortis de leur ghetto (façon catalogue de produits fûtés pour seniors…), le confort et le pratique s’inscrivent – enfin – dans un marketing rajeuni et séduisant. Lancé en 2006 par La Redoute, le label Solutions Maison rafraîchit les produits utiles pour le rangement, le jardin, le soin du linge, l’entretien domestique. Parti sur l’idée du rangement (a priori pas très glamour) et des produits pratiques offerts hier par les drogueries (en voie d’extinction), Frédéric Périgot repense depuis 1995 les articles pour la maison au regard de leur fonction. Les 850 références de la marque Périgot répondent à une charte esthétique, pratique et budgétaire (12). Avec 65 % de la production exportée, le succès est planétaire. « Nous offrons de l’anti-gadget ; l’achat lié à l’usage déculpabilise même en période de crise, » se félicite le président fondateur.

Sous la direction artistique de François Bernard, la jeune marque ENO (pour Edition Nouveaux Objets) convoque les designers (de Paola Navone à Arik Levy) pour répondre en objets aux interrogations suivantes : « Comment évolue-t-on à l’intérieur de la maison ? De quel objet pourrions-nous avoir besoin ? Le credo est de réfléchir par la fonction et par l’usage, non par l’objet lui-même. » (13)
Une remise à plat des priorités en replaçant l’homme au centre de la recherche. Dès lors, la fonction participe de l’esthétique dans un esprit très nordique. C’est cette filiation que revendique le récent éditeur danois Muuto dont la raison d’être est d’inviter des designers compatriotes, finlandais, norvégiens et suédois à concevoir des produits de tous les jours pour la maison (14). Fondée en 1789, la société hollandaise Royal VKB (www.royalvkb.com) multiplie les innovations déconcertantes de bon sens pour la cuisine et la table engrangeant notamment les RedDot Design Award. Son secret : « étudier le processus de consommation, incluant préparation, service et préservation. »

 

A l’écoute des nouveaux comportements

La généralisation de l’informatique a incité Christian Verdier, créateur et dirigeant de Transversal Design, à imaginer des produits pour simplifier l’accès technologique. « Utilisons-nous un téléphone ? Non, nous échangeons avec un correspondant. De même, les interfaces nous servent à être en liaison avec le contenu ; l’ordinateur et le logiciel n’existent plus. Nous sommes passés de l’utilisation de l’ordinateur, à la réalisation d’une tâche, à la satisfaction d’une attente, » explicite-t-il. Un premier Objet Communicant (15) destiné aux seniors et recréant une relation tactile au contenu est attendu en septembre 2008. Il sera suivi au printemps 2009 d’une version plus statutaire réalisée en collaboration avec un designer, les enfants devraient être servis pour le Noël suivant.
Les Locavores constituent un groupe fondé à San Francisco en 2005 se définissant « comme des  aventuriers culinaires qui tendent à consommer des aliments produits à moins de 100 miles (160 km) de leur ville. Leur objectif est de réduire le coût écologique induit par le voyage des denrées et d’en maîtriser la traçabilité. » Mathieu Lehanneur avec Anthony van den Bossche ont imaginé Local River (16), anticipant ainsi l’influence des Locavores… Il s’agit d’une petite unité de stockage de poissons d’eau douce combinée avec un mini potager. Les plantes jouent un rôle de filtre naturel en retenant le nitrate rejeté par les poissons. Le principe est déjà commercialisé.

 

De l’idée au succès…

En 1989, Lina’s apparaît comme une vague de fraîcheur alternative dans la restauration rapide. Légumes, fruits, légèreté remportent vite l’adhésion des citadins pressés et lassés du grignotage trop gras. L’enseigne compte 50 restaurants à travers le monde, le dernier vient d’ouvrir à Pékin et le principe a fait de nombreux émules. Ajoutons qu’une déclinaison Lina’s Entreprises avec livraison au bureau vient de voir le jour.
Dans les années 70, l’industrie horlogère suisse est chahutée par la concurrence asiatique. Pour répondre aux défis de ces challengers, un fabricant helvète met au point une montre en or ultra fine ou platine, boîtier et fond de boîtier sont d’un seul tenant. Le principe décliné en plastique donnera naissance à la Swatch en 1981. Début 1984, un million d’exemplaires a été fabriqué, et plus de 3,5 millions en décembre de la même année. La marque accompagne les événements sportifs et culturels de la planète, et a ouvert boutique place Vendôme en 2000.
Le public intègre avec une rapidité surprenante de nouveaux usages. C’est dans la pertinence de nouveaux paradigmes que la création de nouveaux produits remportera un succès. Lancé il y a seulement un an (15 juillet 2007), le Velib est désormais une composante du paysage urbain parisien…
Enfin, autre bel exemple de réussite avec G-Star Raw né en 1989 à Amsterdam et dont l’idée force est d’exploiter le denim dans sa version brute. Résultat : des jeans vendus en masse (le Elwood dépasse le million d’exemplaires), et des collaborations croisées avec d’autres univers où la marque décline ses codes : habillage d’un 4 x 4 Land Rover, d’un ferry hollandais, d’un vélo Cannondale. La centième boutique G-Star ouvrait en janvier 2008 à Moscou.

(*) Source : Meubloscope 2008 – www.ipea.fr

Marie-Catherine Dolhun

 

Légendes des visuels

(1) et (1 bis) Programme Nuovoliolà, Clei – www.clei.it
(2) Programme Cabrio In, création Giulio Manzoni et Pierluigi Colombo, Clei – www.clei.it
(3) et (3 bis) Cosy Lift, création Guillaume Parent, Espace Loggia – www.espace-loggia.com
(4) et (4 bis) Table pliante F10, création Nils Frederking, Ligne Roset – www.ligne-roset.com
(5) et (5 bis) Table pliante F2, création Nils Frederking, Cinna – www.cinna.fr
(6) et (6 bis) Tables basse Wooden Tribu, création Frédéric Ruyant, Cinna – www.cinna.fr
(7) Canapé China Bay, création Christophe Pillet, Artelano – www.artelanao.com
(8) Chaise You, création Carlo Tamborini et Marc Krusin, Artelano – www.artelano.com
(9) Chambre enfant Blog, Gautier – www.gautier.fr
(10) et (10 bis) Canapé composable Patchwork, création Pascal Mourgue, Cinna – www.cinna.fr
(11) Meuble de cuisine compact Concept Cook, création Jean-Luc Roux, Hardy Inside / Didier Roux – www.hardyinside.com
(12) Rack à vêtements, création Fabrice Berrux, Périgot – www.perigot.fr
(13) Pince à vélo Ailes d’Hermès, création Gijs Bakker, ENO – www.enostudio.net
(14) Chandelier The more the merrier, création Louise Campbell, Muuto – www.muuto.com
(15) OC1 / Objet Communicant 1 (projet), création Christian Verdier, Transversal Design – www.transversaldesign.com
(16) Unité domestique de stockage pour poissons et légumes Local River, création Mathieu Lehanneur avec Anthony van den Bossche – www.mathieulehanneur.com