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Quand en 2002, Gautier commence à plancher sur l'idée d'un produit éco-conçu, c'est tout naturellement un bureau (Salto) qui est l'enjeu de cette prospective. " La culture environnementale se développait à peine chez le consommateur de meubles meublants, le marché du business to business nous apparu alors plus mature, donc une cible prioritaire, " se souvient Françoise Clair, responsable communication. Cinq ans plus tard, les prototypes de l'opération Eco Design Bois Bourgogne - initiée par le VIA pour APROVALBOIS, la filière bois Bourgogne et l'UNIFA - Industries Françaises de l'Ameublement - sont en voie d'être largement médiatisés lors du Salon du Meuble de Paris de janvier 2007. Dès juin 2004, Forège engageait une démarche d'éco-conception, finalisée en janvier 2005 avec la naissance de Vanille (01). Le mobilier passe donc doucement au "vert" ; à défaut d'une demande tangible, c'est donc à l'offre de doper le mouvement.
Mais comment ? Avec des meubles attractifs présentant des esthétiques variées donc susceptibles de plaire à un vaste panel de consommateurs. Voilà pour la forme, quant au cahier des charges, il est calé sur les 16 critères de la norme NF Environnement édictée par l’ADEME et le CTBA… A cela s’ajoute une bonne dose de volonté et d’abord d’enthousiasme de la part des entreprises. Assuré en interne ou externalisé, le design est déterminant (même s’il n’est dans l’absolu qu’une étape parmi d’autres) car il est le levier du succès du projet. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de l’opération Eco Design Bois Bourgogne qui associe des créateurs et des fabricants (de l’atelier d’ébénisterie à la PME de 100 personnes)… plus ou moins rompus à l’exercice du développement durable. Il fut d’ailleurs dispensé à l’ensemble des protagonistes un cycle de formation sous la houlette de l’ADEME et du CTBA.

D’emblée ce challenge (lancé il y a un an et demi) interpelle Bruno Houssin. Ancien de l’Ecole Boulle (formation moulage plastique et architecture d’intérieur), il crée l’agence Zébulon en 1987. Chez ce spécialiste du design produit (Artemide, Ligne Roset…) la prise de conscience environnementale remonte à plus de dix ans. “ C’est notamment mon travail sur les luminaires, directement liés à la consommation d’énergie, qui m’y a incité. J’aime dessiner des objets pérennes ou pour le moins en optimiser la fin de vie en privilégiant la mono matière (02). ” Il avoue pratiquer un prosélytisme doux, conscient d’agir comme une force de proposition quitte parfois à être en décalage avec les attentes initiales de l’industriel !
Exigeant quant à la qualité du dialogue créateur-fabricant, il s’est impliqué dans les prémices d’Eco Design Bois Bourgogne qui visaient à la constitution de tandems. “ La question n’était pas de se déterminer en fonction du savoir-faire des industriels participants : il incombe au designer de s’adapter à la plupart des méthodes ! Plus simplement il fallait que le courant passe… ” Bruno Houssin a conclu trois “mariages” basés sur la sympathie réciproque avec trois “spécialistes” (bibliothèque, chaise, table en chêne massif).
Les projets devaient bien entendu être calés sur le potentiel de l’outil de travail de chacun et viables en terme de délais comme de coût. Ces impératifs s’inscrivent dans la démarche habituelle du designer. En revanche, Bruno Houssin ne cherche pas à minimiser l’énergie déployée pour s’inscrire dans l’éco-conception. Sachant qu’il s’agissait d’un travail collégial aux côtés de sociétés par ailleurs engagées dans des contraintes quotidiennes de production. “ Trouver une scierie labélisée PEFC pas trop éloignée ; identifier des fournisseurs de colles et vernis sans solvant… A ces impératifs associant d’autres acteurs à la chaîne de production, s’ajoutent des recherches en termes de montage et de démontage pour une mise à plat qui optimise l’emballage donc le transport. Certains de mes partenaires ont dû revoir le traitement de leurs déchets. ”
A la clé de ces exercices grandeur nature d’éco-conception : des réelles remises en question. “ Les contraintes sont inhérentes à tout travail de création. Toutefois, à mes yeux, la difficulté majeure réside dans la constitution de filières d’approvisionnement, celles-ci pourraient être mutualisées entre fabricants, ” préconise Bruno Houssin.
De fait, dans l’élaboration de l’un de ses prototypes – une chaise - il a dû batailler pour dénicher, en guise de rembourrage, un matériau de substitution à la mousse… Un des nombreux sujets sur lesquels Romain Thévenet s’est penché depuis qu’il a rejoint l’opération Eco Design Bois Bourgogne. Sa fonction ? Accompagner les projets… à l’aune de sa formation. Ce jeune homme (bac en 2000), titulaire d’un BTS en design industriel, achève son cursus à l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) / Les Ateliers. “ J’ai grandi à la campagne, à la ferme. C’est pour moi une évidence que l’eau ne se gaspille pas… ” Chez lui, la volonté de préserver la nature est innée ! Au-delà des projets autour de l’environnement prodigués à l’ENSCI, il cherche très vite à passer au concret, investigue pour identifier un designer spécialisé auprès de qui effectuer un stage à l’issue de sa première année. “ N’en ayant pas trouvé en France, j’ai choisi le Québec où est installé Maxime Thibaud ! ” Lequel n’est pas en mesure de l’intégrer à son équipe, en revanche il l’oriente vers l’Université de Montréal et le cours d’écologie industrielle qu’il encadre. Romain Thévenet s’y envole… Pendant six mois, il “dévore” cet enseignement complémentaire. “ En France, j’avais essentiellement analysé le cycle de vie des produits, là-bas je me suis rapproché de la fonction d’ingénieur, j’ai appris à connaître les outils qu’ils utilisent. ”
Ce parcours encore atypique a incité le VIA et le CTBA à l'intégrer au terrain d’Eco Design Bois Bourgogne. Il parle la “langue” des techniciens (quand il élabore un tableau de gestion des déchets…) tout en étant en phase avec la démarche créative des designers. Convaincu par la “cause”, il est aussi lucide : “ Réduire l’impact environnemental c’est aussi rajouter une contrainte à des entreprises qui doivent continuer à vivre, à maintenir des emplois. N’oublions pas le volet social du développement durable. C’est une approche globale, le consommateur lui-même est plus exigeant et ne se contente pas d’une vision mono-critère… ” Ni d’un design caricatural façon massif “écolo” ! De toute évidence, cette vision réductrice est dépassée…
“ Notre postulat de base impliquait que l’éco-conception ne devait en rien affecter le coût, l’esthétique, la fonctionnalité et la qualité, ” indique Eric de Pontbriand, directeur développement de Forège. Mais de reconnaître que “ la démarche est plus aisée pour le bois massif que sur du contemporain mettant en œuvre l’aluminium ou le verre. ” Chez le fabricant vendéen, c’est quasiment toute l’entreprise qui s’est mobilisée pour obtenir sa première certification NF Environnement. Achat, “proto”, méthode, marketing, commercialisation : au-delà de ces intervenants habituels pour le développement produit, il a été fait appel à la production et à la maintenance, notamment pour la gestion des déchets.
A l’heure actuelle, les industriels du meuble présentent de grandes disparités quant à leur degré d’intégration du développement durable. “ Nous faisions de l’éco-conception comme Monsieur Jourdain, ” s’amuse Françoise Clair chez Gautier. Alors quand il s’est agi de viser le label NF Environnement, des points cruciaux étaient déjà sous contrôle : panneaux provenant de bois d’éclaircie, émanation maîtrisée des COV, gestion des solvants et des déchets en production… Toutefois, “ la conduite du projet Salto a requis un travail important, ” reconnaît Jean-Pierre Jahan, responsable du design pour le groupe Gautier. Et d’enchaîner : “ C’est dans les contraintes que l’on est créatif ! ” Il avait été décidé que l’apparence de ce premier bureau “vert” ne devait rien laisser supposer de son éco-conception… “ Nous avons analysé avec les acheteurs nos besoins en matériaux, sensibilisé les fournisseurs au cahier des charges. Par exemple, les pièces plastiques au-dessus de 50 grammes doivent être identifiées pour répondre aux critères de recyclage. Nous avons imaginé des plans de travail réversibles (hêtre, noyer) pour réduire le nombre de références ainsi qu’optimiser le stockage et le transport. Tout cela s’est effectué dans un esprit d’équipe, avec la nécessité pour le pôle design de se poser davantage de questions. ” Lancé en septembre 2007, le Birdie -second modèle NF Environnement de Gautier Office– (03) a bénéficié d’une gestation fluide comme si “ un automatisme cérébral s’était mis en marche… ”, en dépit d’un enjeu commercial notable puisque ce bureau a vocation à remplacer un modèle porteur.
L’ordre du jour n’est pas à l’extension de la certification à toute la production, même si les principes d’éco-conception sont acquis et mis en œuvre.
Chez Simire, spécialisé dans le mobilier pour collectivité, Philippe Lacharnay, directeur général, souligne les contraintes auxquelles son bureau d’étude intégré s’est mesuré. “ Trouver des solutions alternatives aux matériaux proscrits (PVC, époxy sans plomb) tout en maîtrisant le prix de revient. Imaginer du mobilier empilable ou démontable pour juguler les dépenses énergétiques liées au transport à la livraison. ” Là encore, ce sont les critères de la norme NF Environnement et le bon sens qui ont guidé les concepteurs dans ce qui est peut-être considéré comme une formation permanente sur le terrain…
L’obstacle principal à l’éco-conception émane sans doute essentiellement de la nécessité de gommer des décennies de pratiques néfastes à l’environnement à toutes les strates de la production voire de la consommation. “C’est un leurre de penser qu’un designer peut s’approprier un projet de développement durable. C’est un travail collectif, une réflexion industrielle et économique, un état d’esprit… ” souligne Bernard Moïse. A sa qualité de créateur, il entend ajouter celle de militant ! “ Avec mes clients, je lance le débat - parfois provocateur -, je les incite à penser différemment. D’une manière générale, j’essaie de concevoir des produits mono matériau, démontables facilement et à forte valeur de service après m’être posé la question du sens de leur usage.”
Diplômé en 1991 de l’ENSCI / Les Ateliers, il est encore d’une génération qui s’est forgé sa sensibilité, voire son expertise, dans le développement durable. “ En 1992, j’ai étudié un projet d’engin amphibie pour développer le tourisme dans le Marais Poitevin… A l’époque cela n’intéressait pas grand monde ! Mais déjà, j’avais envie de retrouver le bon sens. ” Puis pour le compte du Ministère de la Justice, il imagine du mobilier conçu par et pour les détenus mais aussi vendu à l’extérieur pour participer à une politique de réinsertion par le travail. Une exposition en 1995 au Centre Pompidou et sa médiatisation offrent alors à Bernard Moïse une bonne visibilité de son approche.
Depuis trois ans, il est de retour à l’ENSCI pour animer un atelier d’une vingtaine d’étudiants (de 19 à 25 ans) axé sur “ une approche transversale où le développement durable trouve sa place de façon ajustée ”. Des entreprises et des institutions (de la Cité des Sciences et de l’Industrie à Renault en passant par Electrolux et la RATP) leur délèguent des études souvent de longue haleine. “ Un travail de prospective où des regards se croisent et invitent à faire le lien entre différents courants de pensées (sociologie, anthropologie, technique…). Nous avons notamment participé à l’exposition Changer d’Ere ; les travaux des étudiants en ponctuent la présentation avec des projets qui anticipent les usages de demain.”
Formée à la maîtrise environnementale, la génération des designers de demain sera-t-elle pour autant plus technicienne, plus proche de l’expertise des ingénieurs ? On peut aussi imaginer que cela ne sera plus une nécessité compte tenu des efforts consentis par l’industrie pour inscrire durablement ses approvisionnements et ses process de fabrication…
En attendant, les plus louables efforts d’éco-conception ne trouveront d’échos auprès des consommateurs que s’ils sont valorisés par leurs distributeurs. Pour leur part, les collectivités, soucieuses d’affichage politique, commencent à inscrire à leurs appels d’offre un volet environnemental ; “ lequel entre jusqu’à 10 % dans la décision avant sélection, précise Philippe Lacharnay. Premier dans notre catégorie [mobilier pour collectivités : ndlr] a obtenir un label NF Environnement il y a cinq ans, nous avons depuis été rejoints par 17 entreprises… ” La vague “verte” s’avance peut-être plus vite qu’on ne le pense !
Marie-Catherine Dolhun
(01) Vanille, la première des trois collections éco-conçues chez Forège
(02) Tid’jou, design de Bruno Houssin pour Soca. Sa mono matière peut être recyclée de façon énergétique (copeaux, chutes et poussières) ou régénératrices.
(03) Birdie, second bureau labélisé NF Environnement chez Gautier Office
Quelques sites d’entreprises pratiquant l’éco-conception…
www.eurosit.fr
www.forege.com
www.gautier.fr
www.simire.fr
www.soca.fr
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