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Le décoratif et le design
Le décoratif est très souvent considéré comme la part maudite de l’art contemporain. Peut-on en dire autant avec le design ?
Il est clair que ce questionnement est sujet à polémique. Et ce, depuis bien longtemps…
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À l’âge classique, on n’envisage pas la suppression de l’ornement mais le danger que celui-ci constitue dans l’excès. Fin XIXème, Ruskin identifie, dans son dictionnaire de l’architecture, le « mode décoratif », signification issue d’une théorie architecturale et d’une idéologie sociale, le dissociant ainsi de la question de l’ornementation telle qu’elle avait été pensée jusqu’ici. Au début du XXème siècle, Adolf Loos quant à lui bannit l’ornement de manière très radicale. Le fonctionnalisme ne veut pas se poser la question, la forme suit la fonction, il n’y a pas de place pour l’ornementation ! Cette vision aura un impact considérable en influençant le modernisme et donc nos villes et nos objets.

Il me paraît important, afin de comprendre les réels enjeux du décoratif qui nous questionnent aujourd’hui, d’évoquer la théorie kantienne. A priori, on peut poser le décoratif comme étant une histoire de goût. Pierre Bourdieu explique les goûts comme étant « l’affirmation pratique d’une différence inévitable ». Le goût est en effet toujours associé à une évaluation négative ou positive, et chacun est alors à même de donner son avis sur tel ou tel objet, avis que l’on décrit trop vite et trop souvent comme étant subjectif. Pourtant, la notion de beau n’est pas si subjective que ça. Le concept de « la critique de la faculté de juger » de Kant met en avant que le plaisir issu du rapport entre le sujet et l’objet est bien celui de communiquer à autrui. Il convient de parler d’inter-subjectivité. L’intérêt étant la communication aux autres de son plaisir au regard de l’objet, son propre plaisir n’ayant alors que peu de valeur. Cela crée une communauté qui aura un goût similaire à un moment donné. L’objet n’est alors jamais l’élément déterminant, mais devient prétexte, et la notion de beau n’est pas à exclure. Elle fait sens pour plusieurs personnes, pousse au débat, à l’échange, crée un lien, une énergie et anime notre vie quotidienne. L’enjeu du design se place bien à ce niveau. Le projet doit être tourné vers l’autre et faire « signe ». La dimension décorative de l’objet engendre sa valeur signifiante.

Les critères sont pluriels et ne concernent pas seulement la forme et l’usage. Appliqués à un objet, ils forment un langage commun grâce auquel le designer met en place un projet (et non des objets) en regard de notre société.La lecture de l’objet, en tant qu’image et non langage, s’établit ainsi par la pluralité des critères qui lui sont appliqués.
Au cœur de ces nombreux critères se trouve la matière. Les matériaux prennent une place centrale dans le processus décoratif. La surface, le grain, le toucher et tant d’autres éléments apportés par la matière deviennent décors, simplement par leur présence et non par leur supplément. Les nouvelles techniques de fabrication et de finition apportent aussi leur contribution à la part décorative du design. La multiplicité, marque de fabrique du décoratif, et la série, celle du design, peuvent se répondre.
On ne peut pas séparer l’objet du décoratif. L’exclure d’un projet consisterait à réduire les critères de lecture, oubliant sa valeur signifiante. De plus, est-il réellement possible d’obtenir un objet n’ayant aucune dimension décorative ? La couleur, la matière, la forme font-elles partie des attributs dits décoratifs ? Ils vont de pair : le designer propose toujours un sens à partager avec d’autres.

Actuellement, si l’on considère les nouvelles tendances occidentales évoluant dans le domaine du design, le décoratif en tant que valeur associée à l’objet se place au-devant de la scène. Les designers effectuent des opérations de déplacement des icônes appartenant à notre histoire, afin d’en extraire les valeurs plastiques, signifiantes et décoratives réajustées à notre époque. Ce remaniement est plus communément appelé le « re-design » espace où le baroque, le rococo, le classique, le kitch… sont analysés puis réinterprétés.
Il appartient alors à chaque designer de se situer au sein de ce système de valeurs rattaché au monde des objets, afin de mettre en place des projets.
Claire Jolivet
Innovatheque CTBA
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