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08.07.11-28.08.11 VIA / Les écoles de design / 2011 (expo)
| Les lundis du VIA n° 17 Table ronde – lundi 4 février 2008 à 18 h 30 dans les locaux de VIA |

INTERVENANTS
Jean-Louis FRECHIN
Architecte DPLG, designer – agence NoDesign
Wendy MACKAY Directeur de Recherche
INRIA FUTURS Laboratoire IN/SITU
Jacques-François MARCHANDISE Directeur
de développement de la FING & directeur de Proposition
MODERATEUR
Gérard LAIZE Directeur Général du
VIA
Gérard LAIZÉ accueille les participants à cette 17ème table ronde organisée
dans le cadre des lundis du VIA. Il propose une rencontre autour de la carte
blanche « Interfaces » de Jean-Louis FRECHIN, laquelle a été présentée le
24 janvier dernier au Salon du Meuble de Paris et y a remporté un vif succès.
Le sujet, semble-t-il, est d'époque. En effet, depuis quelques décennies,
lentement, mais inexorablement, les technologies numériques investissent
nos espaces de vie. « Interfaces » ne pouvait que provoquer, dans ce contexte,
un juste intérêt, un étonnement positif, Jean-Louis FRACHIN ayant réussi
à démontrer que ces technologies peuvent être accessibles.
Jean-Louis FRECHIN est architecte DPLG et designer. Fondateur de l'Agence
NoDesign, il a créé au sein de l'ENSCI (École Nationale Supérieure de Création
Industrielle), un atelier « design numérique ». Le VIA est ravi de lui fournir
l'opportunité de développer des projets sur lesquels il travaillait depuis
un certain temps. Cette carte blanche lui a permis de concrétiser un certain
nombre de pistes de réflexion de manière pertinente et surtout compréhensible.
Aujourd'hui, Jean-Louis FRECHIN et ses invités, Jacques-François MARCHANDISE
et Wendy Mackay, proposent de débattre du statut des objets numériques dans
notre cadre de vie et de la responsabilité des designers quant à l'élaboration
de ces nouvelles interfaces.
Les paradoxes du designer
L'idée de cette rencontre est née d'un premier constat : le designer évolue
aujourd'hui dans un monde schizophrénique. S'il est guidé par son envie
de créer des choses sensées, il n'en demeure pas moins lucide quant au fait
qu'il constitue souvent le bras armé d'une industrie acquise à la philosophie
du « toujours plus » (plus de performance, plus de quantité). Sur ce terrain
de jeux, les designers oscillent d'un camp à l'autre. Jean-Louis FRECHIN,
en tant que designer, vit cette schizophrénie au quotidien. À la fois passionné
par la recherche et par le réel, il ne peut que constater que se développe
aujourd'hui une forme de dialogue particulier – voire de non-dialogue –
entre les pratiques de certains laboratoires et les usages réels. La Carte
Blanche attribuée par le VIA lui a permis d'explorer ces paradoxes.
Car c'est bien dans ce paradigme que s'inscrit « Interfaces », l'objectif
de Jean-Louis FRECHIN étant d'incarner ces paradoxes dans des objets qui,
s'ils sont portés par la technologie, n'en demeurent pas moins compréhensibles.
Il n'a pas la prétention de développer un modèle de « maison numérique ».
Mais plutôt de construire un démonstrateur qui puisse être l'objet d'un
nouveau débat, d'explorer les possibilités offertes par la disparition des
signes extérieurs de la technologie. Disparition ou métissage qui permettrait
la création de nouveaux objets du quotidien plus sensibles, magiques ou
poétiques.
La redécouverte du couple designer / ingénieur
L'industrie est portée essentiellement par les services et le numérique.
Ceci étant dit, si les technologies numériques ont franchi un nouveau palier
créatif (elles sont accessibles, peu chères et omniprésentes), le design
et le marketing numériques sont très peu matures. Les objets numériques
ont pour principale caractéristique d'être virtuels. Ils sont la conséquence
d'une chaîne des services ou d'actions délivrées via une machine. La question
de la représentation de ces objets est évitée et ils constituent, de ce
fait, un véritable défi pour les designers. Se dessinent alors des regroupements
intéressants dont on avait oublié la possible existence.
Jacques-François MARCHANDISE rappelle alors que les designers n'ont eu de
cesse de puiser dans l'informatique - une formidable boîte à outils. Les
ingénieurs numériques, quant à eux, ne s'intéressaient que très rarement
aux possibilités offertes par des designers qu'ils jugeaient trop fantasques.
La tendance s'est, depuis quelques années, inversée. Pendant longtemps les
industriels se sont inscrits dans une logique de l'offre, imposant au marché
un ensemble de nouvelles technologies et comptant, de ce fait, sur l'adaptabilité
des consommateurs. Alors que l'industrie s'engouffre aujourd'hui dans la
« course à l'usage », les ingénieurs ont compris que les designers sont
à même de leur apporter un ensemble de compétences qui leur font parfois
défaut.
Éloge de la multidisciplinarité
Au couple Ingénieur / Designer, Wendy Mackay propose de rajouter un troisième
acteur : le spécialiste en sciences humaines. À chacun de ces acteurs correspondent
des enjeux et des défis spécifiques, lesquels peuvent – et doivent – être
cohérents les uns avec les autres. Les spécialistes en sciences humaines
ont pour mission de décrire et de prédire les comportements, voire de les
manipuler. L'ingénieur est jugé uniquement sur la performance, sur la complexité
de la technologie qu'il a su développer. Il ne se pose que très rarement
la question de l'utilité. Cette tâche incombe aux designers.
Les designers se voient assigner pour mission de concevoir la nouveauté,
de remplir les brèches. Bien souvent, ils remplissent un rôle de trublion
au sein de la chaîne, remettant en question les cahiers des charges, redéfinissant
les enjeux, posant les bonnes questions : « À quoi cela sert ? » ; « Pourquoi
cela existe ?». Défenseurs de la culture de l'usage, ils assurent également
le lien entre les diverses disciplines,garantissant l'articulation entre
la technique, le corps social, l'individu et les comportements.
Annie GENTES, dans un texte publié dans le catalogue VIA 2008, rappelle
que le design est un circuit court d'innovation non technologique, une innovation
d'usage centrée sur les gens. Il constitue donc, comme le souligne Jean-Louis
FRECHIN, le chaînon manquant dans la chaîne d'innovation, celui qui permettra
de donner un sens aux recherches et aux projets, d'inscrire les recherches
dans le système des objets, de la culture du cadre de vie et du quotidien.
Malheureusement, la question du design dans les nouvelles technologies se
pose encore trop rarement. Notamment en France, un pays qui bénéficie d'un
tissu d'ingénieurs des plus qualifiés qui rechignent à accueillir de nouveaux
entrants dans la chaîne. Il est encore très difficile de faire admettre
que le designer participe à l'équilibre des projets, et surtout, qu'il ne
remplace personne.
Et Wendy Mackay de rappeler que cette articulation entre les diverses disciplines
est d'autant plus complexe qu'elle ne passe pas par la parole. En effet,
chaque protagoniste dispose d'un vocabulaire spécifique et c'est souvent
au designer qu'incombe la mission de traduire les différents idiomes. L'objectif
est donc de créer des nouveaux lieux, non pas de dialogue, mais d'articulation
entre les différentes disciplines ; de créer des processus qui prennent
en compte non seulement les compétences spécifiques des trois protagonistes
susmentionnés, mais leurs valeurs. Se pose alors la question du leadership,
qui ne peut qu'être, comme le souligne une intervenante dans la salle, collectif.
Il convient toutefois de rajouter un acteur essentiel à la chaîne : l'utilisateur.
La place de l'utilisateur
Sur ce point, Jean-Louis FRECHIN souligne que l'interaction entre le marché
et les utilisateurs est devenue un élément central du dispositif de création.
Le marché est envahi de nouveaux produits « ouverts, « pas terminés ». Des
objets (FaceBook, Kits de constructions de robots) qui relèvent plus de
l'outil, car ils permettent aux utilisateurs de créer de nouveaux objets,
de les terminer, de les post produire. La valeur des objets est apportée
par les utilisateurs eux-mêmes. Les utilisateurs sont d'abord des individus
et la société en réseau a bouleversé les rapports entre les producteurs
et les consommateurs.
Ce phénomène redéfinit entièrement le métier du designer. Il n'est plus
chargé de produire des représentations terminées et compréhensibles, mais
de designer le fait que le système puisse évoluer. Il se situe dans une
sorte de méta design. Le designer propose des points de départ, des potentiels.
Les réincarnations finales, les usages et surtout les pratiques seront dorénavant
portés par les gens. Le designer se doit de proposer des objets et des pratiques
qui provoquent des situations autant qu'elles y répondent.
Donner forme à l'invisible
La dialectique entre produits ouverts et fermés, entre matérialité et immatérialité,
est ouverte. Il revient, comme le souligne Jacques-François MARCHANDISE,
audesigner de l'apprivoiser. Ces questions ne peuvent que s'amplifier avec
le développement des biotechnologies et des nanotechnologies, objets de
nombreux fantasmes, si ce n'est parce qu'elles sont le produit de la stratégie
militaire américaine. Ces nouvelles technologies ont succédé à la « guerre
des étoiles », et reposent sur l'icône du soldat américain invincible, auto
réparateur, surdoté de moyens cognitifs. Se pose alors la question de la
maîtrise par l'individu, par les citoyens, de ces nouveaux systèmes.
L'individu n'a pris que sur ce qui lui est visible, compréhensible, et le
développement de ces nouvelles technologies immatérielles demande un nouvel
investissement culturel dont le designer doit s'emparer. C'est le designer
qui donnera forme à l'invisible, qui rendra lisible dans l'espace public
ou dans la maison, ces nouveaux objets. Objets qui sont de plus en plus
invisibles, de plus en plus connectés, de plus en plus intrusifs.
Et Jean-Louis FRECHIN de rappeler que la principale mission du designer
est d'incarner les objets. Incarnation d'autant plus importante que les
formes numériques ne sont jamais terminées. Le designer apporte une culture
de l'objet, du réel, de la chose terminée. C'est en tissant des liens et
des épistémologies sensées entre les différents acteurs que l'on peut donner
un corps, de la sensibilité, de la douceur et de discrétion aux objets numériques.
Le « Less is more » reprend ici toute sa valeur aujourd'hui dans l'infinité
des possibilités numériques. Le designer peut redonner sens aux objets,
parce que face à ces questions il est capable de raisonner l'inconnu avec
l'inconnu.
Les technologies sont impérialistes. Elles veulent toujours s'imposer. L'ingénieur
veut toujours aller plus loin. Le numérique tend à se glisser dans tous
les objets, il envahit l'espace au risque de créer un monde inhabitable.
Comment habiter ce monde ? La responsabilité du designer n'a jamais été
aussi engagée.
